

| Confidences d'un livre |
![]() |
| © 2008 |
|
Encore un nouveau, un des meilleurs à mon avis!
format 14x21 ,150 pages,18€ Le début Chapitre I :Ma
parturition
1869 A mes tous premiers
jours, je croupissais dans les ténèbres du cerveau de mon auteur de
père. J’étais encore en lambeaux sans suite et
sans importance, attendant que tout se rassemble sur des feuilles de papier, par
la grâce d’une plume et de quelques larmes d’encre violette.
Je me mis à sortir, goutte à goutte, mot par
mot, laborieusement, phrase après phrase, chapitre après
chapitre. Je
naissais. Cela n’était pas si simple ! Certains
mots se cherchaient et n’arrivaient pas à sortir avec cohérence de l’esprit de
mon père. Des mots étaient changés, rayés et
quelquefois remis, des paragraphes étaient déplacés et parfois purement et
simplement supprimés. J’ai même vu des pages entières aller à la poubelle !
Il s’acharnait à vouloir faire de moi une
belle œuvre. Il m’aimait bien, mon père ! Il voulait que je sois le plus
fort, le plus grand de sa famille de livres déjà nombreuse, celui qui le
rendrait célèbre, m’avait-il confié en écrivant le mot fin. Mais quel
travail titanesque avant d’en arriver là ! Vous ne pouvez pas vous
imaginer… J’avais déjà plusieurs frères et
sœurs : des romans, des fictions et des nouvelles. Certains gisaient dans
un tiroir, au brouillon ; d’autres, édités, trônaient sur une étagère de
son bureau. Mon père me transmit ses gènes, feuille
après feuille ; ma gestation dura plus d’une
année ! Moi, cela me faisait rire. Je le regardais
avec pitié. Il avait triste mine, avec ses yeux rougis, tués par la lumière
vacillante de la bougie. Ce matin de la fin juin 1869, je me sentis
rassemblé soigneusement et mis dans une belle chemise cartonnée de couleur
verte. Il dit alors : - J’arrête ! On peut toujours faire
mieux, mais je n’en ai pas le courage. J’étais au monde ! Mon père me donna un
beau titre : cœur brisé. Mon père m’emmena chez son éditeur, au 77 du
boulevard Saint Germain, qu’il avait dit à la concierge de l’immeuble.
J’étais encore tout bébé et je pensais que
cet éditeur allait peut-être me martyriser... Une nuit, alors que mes feuilles étaient
dans un tiroir, des manuscrits m’avaient confié qu’ils avaient été coupés,
griffonnés et que sais-je encore par un éditeur. Depuis, ils n’avaient plus
bougé du tiroir... Pourvu qu’il
m’accepte et ne me fasse pas trop de mal en déformant mon contenu ! ,
pensai-je. J’avais la trouille ! De toute manière, il fallait en passer par
là pour affronter le grand public ! Et je serais plus lisible, en belles
lettres noires et droites sur des pages bien blanches, reliées entre-elles et
numérotées ! Chemin faisant, je fermais les yeux. Je me
sentais bien contre la poitrine de mon père ; il me tenait fermement contre
lui. Je sentais battre son cœur, en goûtant la douce chaleur de son
corps. Le choc de chacun de ses pas résonnait dans
mes feuilles disjointes, le bruit de la rue m’arrivait, brutal.
Que cela pouvait être agaçant, les cerclages
de fer des roues des calèches et le cliquetis des fers des chevaux sur les pavés
de Paris ! Pendant ma gestation, j’entendais déjà ces
bruits, lointains, étouffés, dans notre petite mansarde de la rue du Quartier
Latin. Il m’arrivait également des odeurs
inconnues : la puanteur du crottin de cheval, les effluves sucrées des
fruits des étalages, la sueur des passants… C’était cela, les rues de Paris, un matin
d’été 1869 ! Je m’endormis tendrement, bercé par la
marche régulière de mon père. Mon réveil fut brutal, secoué par une main
que je ne connaissais pas, une main avide qui me tripotait dans tous les sens,
me regardant ici et là, avec de gros yeux globuleux exorbités par d’épais verres
de lunettes sales. Quoi ? Il me donnait à lire à un
myope ? Il ne manquait plus que cela ! Ce malotru se permit même de
barrer d’un grand trait de crayon mes trois dernières
pages ! Cela n’en finissait pas, il tournait et
retournait mes pages… Et mon père, où était-il ? Je ne l’entendais
plus. J’étais terrorisé quand sa voix me rassura
enfin. Il dit : - Donc, il faudra que je corrige la fin, en
ajoutant quelques lignes donnant une moralité à cette
histoire ? - C’est cela ! Vous avez compris.
Revenez me voir dans trois semaines. Au revoir,
Monsieur. - Au revoir, dit mon père en me rassemblant
de ses mains douces, avec amour. Comme j’étais heureux que ce supplice se
termine enfin ! Je repartais donc à la maison avec lui ! J’avais une
mauvaise impression de ce myope, il ne m’avait pas trop bien traité, mais cela
aurait pu être pire. Il aurait pu me rejeter en bloc ou faire modifier toute
l’histoire ! Il n’avait pas parlé de mon
titre. Je passais encore quelques jours délicieux
avec mon père qui écrivit la fin demandée. Il me relut et me corrigea pour la
centième fois. Il me peaufinait pour que je sois parfait. Quelle
patience ! Le 15 juillet 1869, j’étais fin prêt pour Oh ! Cela ne se fit pas sans mal. Mon
père cria beaucoup avec le myope qui voulait changer beaucoup de phrases !
Moi, cela me faisait rire, car la belle histoire d’amour, que je raconte,
restait la même. Ils n’étaient pas d’accord non plus sur le
nom – le titre – à me donner. Finalement, je m’appelle « LAURA », tout
simplement. Je ne revis pas mon père pendant de longs
mois. J’étais triste, mais je savais que ma vie allait être comme cela, les
vieux livres me l’avaient dit.
Après être resté empilé dans ma chemise
parmi d’autres manuscrits, j’allais souffrir de ces lettres de plomb qui me
changèrent en caractères d’imprimerie. Elles étaient raides, parfois inversées ou
manquantes. Des coquilles, qu’il disait le myope ! Comme si j’étais
une poule ! Enfin, après plusieurs corrections, je
sortis d’une machinerie bruyante, sale et puante, imprimé. Nous étions au
printemps 1870. Je fus mis en petits cahiers assemblés par
de la ficelle et pressés. On me mit de la colle sur ma tranche. Une couverture
de carton entoilée, recouverte d’une mince pellicule de croûte de cuir marron,
terminait mon habillage. J’étais devenu adulte. J’allais pouvoir crier mes mots à ceux qui voudraient bien
me lire ! Je fus mis en dépôt, dans un carton.
J’étais, à ce qu’on disait à l’époque, un beau livre, pas trop grand, pas trop
petit, avec mes Les écritures de la couverture étaient en
feuille d’or repoussé. Il n’y avait pas à dire, j’avais de
l’allure ! Bien sûr, je n’étais pas un exemplaire
unique, des centaines de clones avaient été imprimés en même temps que moi, mais
j’étais l’original. Mes clones pensaient certainement la même chose. Mon père
reçut quelques exemplaires de son œuvre. Ma vie allait être de passer de main en main
pour être lu et raconté et, un jour, je mourrais, je ne sais ni où ni comment,
mangé par des vers, des rongeurs ou détruit par le feu ou
l’humidité ? Mais j’étais tout neuf et avais une longue
vie devant moi ! Vivement que de jeunes yeux amoureux
viennent me parcourir pour que je leur raconte la belle histoire d’amour que mon
père a vécue avec Laura ! Les jours et les nuits passaient et je
restais enfermé avec d’autres livres, dans le noir. Quand allais-je partir sur
un étal pour être livré au public ? J’étais impatient de tester mes
qualités de séducteur ! Un bruit de pas qui se rapprochaient me tira
de ma torpeur. Deux mains solides soulevèrent sans ménagement le carton.
Nous étions cette fois dans le coffre d’une
calèche qui nous emportait au petit trot dans les rues de
Paris. J’avais entendu le myope crier au
cocher : - 25 rue Saint Lazare, paiement
comptant du colis, sinon tu le
ramènes ! - Oui Monsieur, avait répondu le
cocher. Quel tintamarre, quel inconfort dans ce
coffre ! J’avais peur de voir mes pages froissées ! Heureusement que
ma couverture était solide ! Bonjour les pavés !
Nous voici enfin arrivés. Nous volons de
mains en mains dans un immense hall qui résonnait. Puis de jolis doigts féminins
me soulevèrent avec délicatesse. Ce fut la première fois de ma vie que je sentis
cette douceur de femme. Je sentis son parfum quand elle m’ouvrit. Je
voyais ses longs cheveux blonds descendre en cascade sur mes pages. Ses beaux
yeux couleur azur me scrutaient avec insistance, je me sentais soudain mal à
l’aise de tant d’amour dans de si jolis yeux.
Que c’était agréable de se sentir lu par une
si jolie créature ! J’étais parcouru de
frissons. Je commençais à goûter avec délice aux
prémices de ma vie de livre. Une voix tonitruante mit fin à ma rêverie
: - Mademoiselle Sophie, s’il vous plaît, nous
ne sommes pas ici pour lire, mais mettre les livres en
rayon ! Sophie me referma brutalement et me déposa
sur un rayon de verre glacé, face à la rue. C’est là que je fus exposé au public pour la
première fois. J’étais triste de ne plus voir les jolis yeux de Sophie qui
ressemblaient à ceux de Laura, l’héroïne de mon
histoire. Comme mon père aurait été content de voir
Sophie ! J’avais encore un mauvais goût d’encre pas
encore bien sèche dans la bouche. Et mes pages voulaient se coller, par
tristesse de ne plus voir Sophie,
peut-être ? - Ta vie de livre va en voir bien d’autres,
me susurra un vieux bouquin du fond de l’étalage.
Je ne lui répondis même pas ! Il était
trop poussiéreux pour la ramener ! Moi, j’allais être vendu rapidement, car
j’étais un bon livre ! Mon père me l’avait toujours fait comprendre et
j’avais surpris le myope dire tout
haut : - Il n’est pas mal, ce bouquin, ça va faire
des sous ! Je l’avais mal pris, « faire des
sous ». Il me prenait pour une vulgaire marchandise ! Non mais, des
fois ! Sans cœur, va !
|