Etude des causes d’un conflit
fratricide
Trois
antagonistes étaient en présence :
Les
Français métropolitains
Les
Pieds-noirs
Les
Algériens
Nous
allons essayer de développer l’état d’esprit, les faits et les gestes de chacune
des ces communautés, ainsi que les erreurs commises par les trois
parties.
Epoque
après époque, nous verrons ce qui a été fait et ce qui aurait dû être fait,
jusqu’à aujourd’hui.
Vous
vous en doutez, c’est une tâche difficile, mais, pour des gens comme vous et moi
épris de liberté, de vérité et de tolérance, c’est un
devoir.
Nous
allons commencer par la situation en
France
métropolitaine
en 1953/1954.
Puis
la situation à la même époque dans
le
milieu Pied-noir.
Enfin,
nous analyserons l’état d’esprit des autochtones :
Algériens,
Berbères et Arabes.
Les Français métropolitains -
1953/1954
En
métropole, la reconstruction du pays suite à la guerre 39-45 n’était pas encore
tout à fait terminée.
Dans
les grandes villes, il manquait des infrastructures sanitaires et sociales, et
des logements.
Les
industries commençaient à arroser le pays de leurs produits modernes :
électroménagers et automobiles, en particulier.
Le
grand boum allait commencer. On ne parlait pas de chômage, on manquait même de
main-d’œuvre !
L’énergie
était au meilleur prix. Les compétitivités s’aiguisaient. Rien ne semblait
vouloir troubler cet élan économique d’après-guerre.
La
guerre d’Indochine touchait à sa fin. Cette guerre était sans véritable
conséquence sur l’opinion publique française car elle ne concernait que des
volontaires et des engagés. Le contingent n’y a pas participé. On pensait
bientôt remettre ce pays aux mains de ses habitants et nous retirer sur la
pointe des pieds.
En
avril 1953, l’invasion du Nord-Laos par les Vietnamiens allait changer quelque
peu la tournure des événements.
En France, les gouvernements se succédaient à une vitesse
record.La IVème
République était malade.
En
octobre 1953, nous passons un traité de défense mutuelle avec le Laos et en
novembre nous installons une base aéroterrestre dans la tragique
« cuvette » de Diên Biên Phu. L’erreur
désastreuse !
En
décembre 1953, le président René Coty succède au président Vincent Auriol après
d’interminables séances de votes frisant le ridicule et troublant la conscience
des Français.
Le
Viêt-minh lance des assauts toujours plus forts sur nos faibles forces, 80 000
hommes. En mars 1954, le commencement de la fin de Diên Biên Phu a sonné.
En
février, le général Ely est nommé chef d’état-major des forces en
Indochine.
Mai 1954
: Chute de Diên Biên Phu.
En
plus des nombreux morts et de la perte de prestige de la France dans le monde, cette défaite
cuisante montre la faiblesse de notre pays et aura pour conséquence le
déclenchement du conflit algérien.
En
octobre 1954, la guerre d’Indochine se termine par un échec ! Les
Français évacuent Hanoi
On
avait pourtant bien essayé de passer un traité en juillet 1954, suite aux
accords de Genève, mais les Américains avaient protesté et refusé de signer
l’accord. Le cessez-le-feu devait entrer en vigueur entre le 27 juillet et le 7
août.
Les
combats avaient continué jusqu’à la défaite de la
France.
Novembre 1954 : début
de la rébellion en Algérie.
Décembre1954 :
signature à Paris des accords entre la
France, le Laos, le Cambodge et le
Viêt-Nam.
1955 :
les troupes françaises évacuent l’Indochine.
En
janvier 1956, il y avait encore 30 000 hommes dans le pays. Les derniers corps
expéditionnaires ont quitté Saigon le 14 septembre 1956 et sont allés
directement en Algérie.
Au
début de cette rébellion algérienne, l’opinion française ne voulait plus
entendre parler de guerre. Il y avait eu 39-45, puis l’Indochine... Que faire de
l’Algérie, alors ?
En
1954, les premiers renforts furent envoyés pour juguler le début de rébellion.
Des classes d’âge furent rappelées, semant le trouble dans l’opinion
française.
Le
P.C.F., sous la houlette de l’Union Soviétique, commençait à crier
« Non » à la guerre.
Après
l’Indochine, l’Algérie allait basculer sous le joug des « rouges » et
cela personne ne le voulait, à part le P.C.F., bien sûr.
Celui-ci
allait en faire son cheval de bataille pendant toute la durée du conflit. Des
militants allèrent même jusqu’à saboter du matériel destiné aux troupes françaises, d’autres prenaient les armes contre
des soldats français en combattant avec le F.L.N.
L’opinion
publique était très divisée, surtout dans les grandes agglomérations.
La France
rurale, elle, n’avait pas d’état d’âme.
Par
la suite, avec les premiers cercueils qui arrivaient en métropole, la situation
prenait une autre dimension. L’Algérie était devenue le sujet de toutes les
conversations, semant l’inquiétude parmi les familles ayant des enfants
« bons » pour le service militaire.
Il
fallait supporter de nouveau une action de guerre !
L’opinion
générale était : l’Algérie, c’est loin ! En métropole, on n’entendait
pas le bruit de la bataille. Il n’y avait pas de signes visibles de ce conflit,
à part les informations dans les salles de cinéma. Les postes de télévision
étaient encore très, très rares dans le pays.
Le
peuple ne voulait pas de cette guerre ! Les jeunes voulaient vivre, enfin,
profiter des premières automobiles à la portée de tous, comme la
2 C.V.
Les
industries créaient des usines de plus en plus demandeuses de main-d’œuvre. Un
certain égoïsme s’était installé : les Français n’avaient que faire de
l’Algérie !
Les
politiciens, eux, voyaient surtout le renouvellement de leur mandat, dans une
France politiquement chaotique. La IVème
République vivait ses dernières heures !
Tout
le monde ignorait la valeur de l’Algérie et les revendications des Algériens,
des masses majoritaires du pays : les Berbères et les Arabes. A part
quelques élus de cette colonie, qui eux étaient foncièrement inquiets pour la
suite des événements, tout le monde s’en « foutait » royalement, sous
prétexte que la
France se suffisait à elle-même.
Ce
conflit prit de l’ampleur à cause du manque de réactions saines qui auraient pu
être prises dès les premiers signes de mécontentement, ce qui aurait évité des
milliers de morts inutiles.
Personne
n’avait eu la curiosité de se pencher vraiment sur le problème de notre colonie.
Que voulait-elle ? Ou plutôt, que voulaient-ils, ces Algériens Berbère et
Arabe ?
Ils
voulaient simplement vivre comme les autres habitants du pays, c’est-à-dire
comme les Pieds-noirs.
L’erreur
a été de ne pas les écouter. La France pouvait, par exemple, construire des usines en Algérie,
plutôt que de faire venir la main-d’œuvre en France et de regrouper ces
travailleurs algériens dans des ghettos insalubres. Les produits manufacturés
auraient d’ailleurs coûté moins cher.
Les
métropolitains n’avaient pas abordé le problème par le bon
bout.
Il
y avait de plus en plus d’intellectuels arabes et berbères en Algérie qui
dénonçaient les inégalités plus que flagrantes, dans bien des domaines, pour ne
pas dire dans tous les domaines.
L’accès
aux postes-clés des institutions républicaines était réservé aux Pieds-noirs.
Pourquoi ?
En
réalité, à part dans les grandes villes, l’administration ne servait à
rien ! C’était des emplois qui permettaient d’avoir un salaire sans faire
grand chose.
Dans
le bled, il n’y avait pas d’Etat-civil. Il y avait un caïd, une sorte de maire,
qui « administrait » lui-même les habitants, avec leurs lois et
coutumes d’un autre âge, pour ne pas dire du Moyen Âge. Cela, les métropolitains
et même les politiciens l’ignoraient.
Les
jeunes appelés de la métropole allaient mieux connaître ce pays aux mœurs d’une
autre époque. Quel contraste avec la
France !
Dans
ce pays, ils allaient vite remarquer une qualité de vie d’une richesse
exceptionnelle.
Ceux
qui n’avaient pas d’attaches en France s’installèrent en Algérie, une fois leur
service militaire terminé. Ils étaient « les Français de France »,
comme les appelaient les Algériens.
Une
nouvelle colonisation plus moderne voyait le jour avec une jeunesse en pleine
évolution religieuse et culturelle.
Des
portes pouvaient commencer à s’ouvrir. Il n’en fut rien. Les dirigeants du
F.L.N. ne virent pas non plus l’ouverture possible. Ils étaient trop engagés
dans la course au pouvoir !
Au
fil du temps, les choses changèrent. L’insécurité gagna l’Algérie et la
métropole. Dans l’hexagone, il fallut surveiller tous les points stratégiques.
Il y avait des attentats un peu partout : des raffineries de pétrole furent
incendiées, des voies ferrées sabotées... Les travailleurs algériens étaient
rançonnés par le F.L.N.
Il
y avait des contrôles d’identité et des rafles dans les villes de France
comportant beaucoup de travailleurs algériens.
Petit
à petit, la guerre était importée en France. Qui pouvait nous sortir de ce
mauvais pas ?
Les
vieux nostalgiques de 39-45 mirent le général De Gaule au pouvoir. Une aubaine
pour lui qui n’attendait que cela dans sa traversée du
désert.
La
République
était de plus en plus chancelante. Les Français ne voulaient plus voir
disparaître leurs enfants ; trop de noms sur les monuments rappelaient ces mauvais
souvenirs.
Le
1er juin 1958, le débat d’investiture fait du général De Gaulle le
dernier président du conseil de la IVème République et lui donne les pleins
pouvoirs.
Le
lendemain, il s’envole pour l’Algérie. Tout le monde pense que le problème va
être vite résolu. Il prononcera cette fameuse phrase historique, en s’adressant
aux Algériens de toutes confessions : « Je vous ai
compris ! »
Un
immense espoir s’ensuivit. Même en métropole, les gens espéraient une fin
équitable pour tous.
Le
28 septembre 1958, les Français approuvent massivement la constitution que le
Général leur propose ; c’était surtout pour mettre fin à la guerre
d’Algérie.
Un enchaînement de promesses contradictoires allait se
succéder, semant le trouble dans les esprits. L’abandon d’une province française
était en marche !
Il faut aussi ajouter que les métropolitains se
complaisaient de voir tous les travaux à caractère « dégradants et
pénibles » pris en charge par une main-d’œuvre étrangère. Chacun préférait
être chef d’équipe plutôt que de travailler sur « le tas ». C’est
compréhensible.
Ce
qui explique l’importation de main-d’œuvre étrangère, un relent de
colonialisme.
Avec
la jeunesse d’après-guerre, les esprits semblaient avoir changé. Pendant
l’occupation, les jeunes scolarisés parlaient de plus en plus d’égalité sociale.
Les privations de libertés avaient eu un effet tendant à les faire aspirer à
plus de justice et d’égalité. Ils avaient une autre image de la société qui ne
cadrait plus avec le colonialisme, cette forme d’occupation
!
Les
forces vives de cette jeunesse ne voulait que la paix, dans une France unie,
indépendante et forte. Il allait pourtant leur être demandé tout autre chose en
allant maintenir l’ordre en Algérie !
Le
sens du devoir ne les quitta pas un seul instant ; ils allaient le faire
sans rechigner. En serait-il de même en 2005 ?
Toute
cette jeunesse métropolitaine qui participa à la guerre d’Algérie était prête à
obéir sans broncher. L’enchaînement des précédents conflits en était le facteur
déterminant.
Qui
n’avait pas eu un parent ayant fait une guerre ?
Bien
vite, le conflit prit de l’ampleur, modifiant les idées premières des jeunes
gens impliqués dans le conflit. Petit à petit, ils eurent envie de sauver
quelque chose, une terre française, l’Algérie.
L’activité
économique, elle aussi, régressait pour cause de guerre. Le malaise gagnait peu
à peu l’ensemble de la métropole.
Les
métropolitains savaient-ils dans quoi ils
s’engageaient ?
Les Pieds-noirs en
1954
Que
se passait-il à Alger et dans les villes à
« européennes », durant ces années où commença la
rébellion ?
La
vie s’écoulait sans la moindre véritable inquiétude. On avait encore en tête les
tragiques répressions de Sétif, en 1945. La majorité des Pieds-noirs pensait que
le problème serait encore une fois vite résolu : les opposants étaient
désorganisés et l’armée française était encore très puissante, malgré la débâcle
indochinoise.
Ceci
était bien entendu sans compter sur la capacité des groupuscules
naissants.
Certains
Européens avaient quand même des craintes en voyant de plus en plus d’ouvriers
agricoles demander en paiement de services rendus des cartouches de chasse
plutôt que de l’argent...
Mais
les unités territoriales, chargées de l’administration, disaient avoir la
situation bien en main.
Du
point vue économique, les investissements étaient en forte croissance, les
grandes fermes françaises s’agrandissaient en surface et en matériel. Des
industries de pointe s’installaient. Dans les villes, la construction battait
son plein. Chaque jour, de nouvelles écoles étaient ouvertes à tous.
Rien
ne laissait présager ce qui allait arriver. Un réveil brutal et soudain, un
mauvais matin, le lendemain de la
Toussaint.
Ce
fut l’incompréhension, pour beaucoup de « petite gens »,
principalement les ouvriers Pieds-noirs au petits revenus, les chauffeurs de
bus, les employés de bureau, les petits artisans, les chefs de petites
entreprises, les petits fonctionnaires... Tous ces gens avaient bien souvent le
même revenu que les Algériens. Ils ne voyaient pas où était la différence.
Il
faut ajouter que la vie pour tous ces Pieds-noirs, d’horizons différents, se
déroulait en toute quiétude par ce doux climat soporifique. Qui pourrait bien venir troubler cet ordre
établi depuis plus d’un siècle ?
Une
sorte de clan avait vu le jour. Les Pieds-noirs avaient de fausses idées sur la
métropole. Ils pensaient être maître de la situation. Qui mieux qu’eux pouvait
connaître les affaires algériennes ?
La
jeunesse Pied-noir vivait sans souci du lendemain.
Les
anciens en avaient vu bien d’autres avant eux. Ce n’était pas de petites
escarmouches toujours larvaires qui allaient changer leur
vie !
Pendant
la guerre 39-45, ils avaient donné, rien ne pouvait leur être reproché.
N’avaient-ils pas aidé à libérer la
France ?
Ils
n’avaient pas été concernés par l’Indochine. En Algérie, la situation n’était
pas comparable : l’Indochine était trop loin pour pouvoir mener beaucoup de
matériel et des hommes, tandis que l’Algérie est proche de la
France : deux heures
d’avion, 24 heures de bateau.
L’Algérie
était vraiment une province française intimement liée à son
pays.
C’est
dans ce contexte qu’éclata la rébellion, à la surprise de la majorité des
Pieds-noirs. Ils n’avaient rien vu venir et pensaient que cela ne durerait pas.
N’avaient-ils
pas manqué de lucidité ?
Les Algériens de
1954
Qu’en était-il des autochtones ? La vie s’écoulait
au rythme des saisons, sans grands problèmes ; ou plutôt avec toujours les
mêmes problèmes, depuis toujours, si bien que ceux-ci étaient fondus dans le
paysage : la pauvreté, la survie, les maladies, l’écrasement des faibles
par les plus forts, qu’ils soient du pays ou européens.
La majorité de gens était fataliste. Dans le bled, rien
ne laissait prévoir une prochaine rébellion.
Mais, dans les villes universitaires, des rassemblements
commençaient à voir le jour. Les jeunes discutaient des inégalités visibles et
invisibles les concernant. Cela en était trop !
Les pères qui avaient voyagé en Europe pendant la guerre
leur avaient rapporté des visions nouvelles de pays lointains.
Les chefs religieux pensaient avec raison qu’ils tenaient
là un moyen de rassembler un plus grand nombre de fidèles. Il fallait que le
pays tout entier adhère à l’Islam.
La population algérienne devenait de plus en plus
nombreuse, grâce à un taux élevé de natalité, effaçant la population d’Européens
qui diminuait.
Dans les petits villages, les Européens semblaient vivre
en bonne harmonie avec les Algériens, pour diverses raisons :
La principale était que les Européens donnaient du
travail aux gens. Des petits boulots, oui, mais qui faisaient vivre des familles
entières.
Dans certains endroits, des chefs de clan imitaient les
Européens. Ils possédaient des domaines agricoles, de petites entreprises de
transport routier…
Mais trop de jeunes gens ne pouvaient prétendre à un
avenir différent de celui de leurs parents : petits boulots, ouvriers ou,
au mieux, intégrer une administration. Ce n’était pas avec quelques privilégiés
que la tranquillité du pays serait assurée !
En Kabylie, principalement, des hommes commençaient à
former des groupes clandestins. Ces groupuscules avaient pour but d’éclairer une
jeunesse ignorante de la situation du colonialisme qui les
oppressait.
Le parti communiste international voyait dans ce pays une
proie facile, comme l’Indochine. Le fruit était mûr, il fallait le
cueillir.
Dans le secret le plus total, de nuit en nuit, un embryon
d’armée clandestine se formait. Il y avait des anciens gradés de l’armée
française qui avaient la nostalgie des combats passés et qui voyaient là une
façon de devenir des gens importants.
Un adjudant se voyait très bien colonel ! Une forte
ambition animait des hommes un peu sous-estimés dans l’armée française. Ils
avaient une revanche à prendre.
Et le souvenir de Sétif était encore très vivace
dans le cœur des Algériens. Cela ne faisait que neuf ans que la terrible
répression avait eu lieu.
Trop de gens étaient obligés de partir travailler en
métropole ou dans d’autres pays.
L’administration française était inexistante dans
beaucoup de petits douars et
mechtas : ni école, ni service social. Les Algériens vivaient comme en
1830. Pas mieux, pas pire !
La guerre 39-45 y était certainement pour quelque
chose ; encore aurait-il fallu l’expliquer !
L’Algérie était loin d’assurer le plein emploi sur place.
« Les Européens sont endormis sur leurs
lauriers », disaient certains chefs politique algériens.
Tous ces facteurs contribuèrent à faire naître un climat
propice au déclenchement de la rébellion.
