Le naufrage
Jean Lejeune descendit d’un pas
rapide les marches de fer branlantes qui le menaient à sa cabine. La mer n’était
pas très bonne cette nuit-là, un moteur était en panne, la vitesse réduite
s’imposait, des vibrations régulières et monotones secouaient les tôles pourries
du vieux Sentier, petit cargo de pêche qui revenait des mers froides du
Nord.
Ça sentait le poisson et le
fuel-oïl.
Jean avait fini son quart, il
était trois heures, il faisait nuit noire, une petite pluie fine en rafale
claquait sur le navire, c’était bien normal, on était au mois de novembre.
« On ne peut pas s’attendre à du beau temps, surtout dans cette
région » pensa Jean, ce grand brun de vingt-deux ans, un mètre
quatre-vingt, autant de kilos de muscles, une allure souple, un pas rapide, sans
hésitation, étonnant pour un homme de la terre ; il y a seulement deux
mois, il donnait à manger à des vaches avant son coup de tête qui le fit
embarquer sur le Sentier, suite à un chagrin d’amour, et une envie de voir autre
chose que des champs. Une petite annonce avait changé sa vie ; le voilà à
présent en pleine mer de retour à Boulogne sur mer.
Allongeant ses grandes
jambes sur la petite couchette de sa cabine, il se couvrit à la hâte de son
duvet crasseux, essaya de dormir, son camarade du dessus ronflait plus fort que
les bruits du navire, il ne put s’endormir, se tourna et se retourna, se cacha
la tête en dessous du duvet, rien n’y faisait, le sommeil ne venait
pas.
Il se leva et entreprit sans
bruit de faire un peu de ménage dans le carré. « Ce foutu navire est de
plus en plus dégueulasse » se dit-il ; la peinture se décollait par
plaque laissant apparaître la rouille, que c’était
sale !

|